top of page

Le lobby du vin aura-t-il la peau du Dry January ?

  • Photo du rédacteur: Sebastien Liarte
    Sebastien Liarte
  • 8 janv. 2024
  • 4 min de lecture

Ce mois de janvier est l’occasion de (re)parler un peu du Dry January… Il ne s’agit pas ici de se prononcer sur les points positifs ou négatifs de cette initiative, d’encourager ou non à le pratiquer ou d’émettre un quelconque jugement moral sur la pratique en matière de consommation d’alcool. Il s’agit plutôt de considérer le Dry January comme un nouveau cas d’illustration de la question du lobbying dans les affaires, en particulier, du poids des lobbys viticoles en France.

Difficile de parler de lobbying sans paraître partial, mauvais perdant, moralisateur ou complotiste… Et pourtant ! Concernant, le Dry January, tout démarre en France en 2019 où Santé Publique France prévoie de lancer l’opération « Mois sans alcool », inspirée du Dry January qui connaît un succès au Royaume-Unis depuis 2013. La France a déjà rencontré quelques succès dans d’autres domaines de santé publique comme exemple, le « mois sans tabac », Octobre Rose pour prévenir le cancer du sein ou encore le développement de Movember pour celui de la prostate. Bref, tout est prévu pour lancer une vaste campagne de Dry January : budget, planning, visuels, agence de communication, etc. Mais voilà, sans trop d’explications, l’opération est annulée « à la suite d’arbitrages gouvernementaux », comme on dit poliment dans ce genre de situations. Selon Bernard Basset, président de l’Association Addictions France, cela provient d’une rencontre entre Emmanuel Macron, Président de la République, et les viticulteurs en novembre 2019 lors d’une visite officielle à Epernay. Ces derniers ont profité de l’occasion pour demander l’annulation de cette campagne. Décision confirmée, semble-t-il, après un déjeuner entre le Président de la République et le Président du Syndicat général des Vignerons de Champagne. L’association Vin et Société, l’un des principaux lobbys du vin en France assume un peu ses positions en avançant que « quand cette proposition a été débattue, la filière viticole a clairement fait savoir qu’elle ne souhaitait pas cette trajectoire ».

Il est intéressant de noter que le lobby du vin n’en est pas à son coup d’essai. Historiquement, ce sont, par exemple, les producteurs de vin qui ont fait, à travers une campagne parfaitement orchestrée, fait interdire l’absinthe en France. En effet, quand la production de vin redevient à la normale en 1893 après une très grave crise de 1870-1880 due au phylloxera qui ravagera les vignobles français, l’absinthe est vue par les producteurs de vin comme un concurrent sérieux compte tenu de la place prise par cette boisson du fait des années de pénurie de production de vin. Dans ce contexte, les producteurs de vin vont encourager les médecins hygiénistes de l’époque, les ligues et sociétés de tempérance, les journaux créés par des médecins hygiénistes et les pouvoir publics à faire interdire « la fée verte » accusée de rendre fou et épileptique. Accusation sans fondement mais qui finira par aboutir par l’interdiction de cette boisson par l’État le 16 mars 1915.

Plus récemment, il est possible de rappeler l’histoire rocambolesque du French Paradox. Ce phénomène remonterait à un article paru en 1981 écrit par un chercheur français s'interrogeant sur le lien entre la consommation en graisses d'origine animale et l'infarctus. Le rôle du vin n'est pas cité dans cet article mais le lobby du vin va peu à peu faire un lien totalement fallacieux entre le vin et les maladies cardio-vasculaires, voire de la santé en général. L'expression French Paradox apparaît pour la première fois en 1986 dans La Lettre de 1986 de l'Office International de la Vigne et du vin (OIV), qui note une spécificité supposée de la France au niveau des accidents cardio-vasculaires en lien avec la consommation de vin plus généralisée. En 1989, un professeur de théâtre de l'Université de l'Arkansas, George Riley Kernodle, utilise l'expression French Paradox dans un chapitre de son livre consacré au Théâtre dans l'Histoire, et avance pour la première fois une explication causale entre le vin et la santé. Enfin, le 17 novembre 1991, le médecin chercheur Serge Renaud, petit-fils de vigneron bordelais, présente les résultats d’une de ses recherches à la télévision américaine. Il y affirme que « les Français ont des risques statistiques de maladie cardio-vasculaire 3,5 fois inférieurs aux Américains grâce à leur consommation modérée d’un à trois verres de vin rouge par jour, riche en antioxydants, en dépit d'une consommation équivalente de graisses saturées ». Le French Paradox est définitivement et internationalement lancé… En 1992, Serge Renaud et Michel de Lorgeril, cardiologues, publient dans The Lancet, publication reconnue au plan international, un article qui consacre le French Paradox dans le paysage scientifique. Toutefois, il faudra attendre plus de 20 ans pour que cette légende construite par le lobby du vin commence à se fissurer.

Pour conclure, revenons au Dry January. L’avortement de cette opération de santé publique du fait des lobbys du vin est-elle comparable aux autres cas ? Et bien pas vraiment !

La situation s’avère inédite : les lobbys ont bien pu empêcher que le Dry January devienne une politique publique mais ils n’ont pas empêché l’existence de cette opération. En effet, les associations concernées ont tout de même pris la décision de lancer le Dry January en janvier 2020 et le succès a tout de suite été au rendez-vous puisque l’opération infuse dans l’espace public français grâce à l’implication de la société civile. Certains considèrent même que cette absence de soutien des pouvoirs publics est la meilleure chose qui pouvait arriver car le public préfère s’approprier une opération qui n’apparaît pas comme une injonction étatique. Mais attention ! Les lobbys du vin ne sont jamais loin… et jamais loin de rester inactifs ! Afin de lancer un contre feu, ils ont lancé le Damp January (« Janvier humide », par opposition au « janvier sec » et au Dry January), alternative qui se veut plus souple, plus raisonnée, autrement dit plus cool car elle encourage à une baisse dite raisonnée de la consommation d’alcool ! De là à faire un lien entre le Damp January et le French paradox, il n’y a maintenant plus qu’un pas…

 

Pour en savoir plus

Commentaires


© 2023 par Observatoire universitaire de la distribution de boissons CHD. Créé avec Wix.com

bottom of page