top of page

Le président du Syndicat national des brasseries indépendantes était reçu à Matignon le 8 janvier 2024. Pour le président de ce syndicat, l’objectif de la rencontre était clair : obtenir une aide exceptionnelle à la trésorerie (50 euros pour 1 000 bouteilles achetées) pour l’ensemble des petits brasseurs qui connaissent actuellement de grandes difficultés. Selon lui, sans cette aide, de nombreuses brasseries vont mettre, dans un futur proche, la clé sous la porte. Dans une étude réalisée par le même syndicat auprès de 570 brasseries françaises en fin d’année 2023, 72% des brasseries sont inquiètes de la situation de leur trésorerie et même 10% envisage une fermeture. Les difficultés principales avancées par les brasseries indépendantes sont connues. A la hausse du coût de l’énergie de l’année dernière (hausse de prix depuis plafonnée), s’ajoute désormais la hausse du prix des bouteilles de verre.

Sans remettre en question cette situation particulièrement difficile des acteurs de ce secteur, il est tout de même possible de chercher à analyser cette situation à travers le prisme de la stratégie d’entreprise, et plus spécifiquement de la théorie de l’écologie des populations, afin de mieux comprendre la pertinence des arguments avancés en faveur d’une aide publique. Plus généralement, cela doit permettre d’identifier les causes profondes de cette situation.

A la fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt du siècle dernier, une théorie particulière a fait son entrée dans la boite à outil du management stratégique : l’écologie des populations. En schématisant, cette théorie reprend les grands principes de l’évolution du vivant développé par Darwin. Il s’agit bien évidemment d’une image plaquée au monde des entreprises, avec toutes les limites que cela suppose. Ceci étant dit, l’idée centrale n’est pas inintéressante.

En voici, un bref résumé : à un instant t, face à un environnement donné, les différentes entreprises d’un secteur optent pour différentes stratégies. Certaines choisissent la concentration, d’autres la diversification, certaines pour la montée en gamme, d’autres pour une stratégie de domination par les coûts, etc. Cela s’appelle la variation. Ensuite, l’environnement sélectionne les entreprises qui lui sont le mieux adaptées (celle qui ont le meilleur fit avec l’environnement, ce qui ne veut pas dire les plus fortes, les plus puissantes, les meilleurs dans l’absolu…) du fait des choix stratégiques. C’est la sélection.

Ensuite, le modèle le mieux adapté est celui qui se généralise du fait de la disparition des modèles non adaptées et également du fait de la recherche de l’amélioration des choix déjà adaptés ainsi que l’imitation de ce qui fonctionne. C’est la rétention. Ce modèle permet alors d’expliquer pourquoi toutes les entreprises dans un secteur donné ont tendance à se ressembler très fortement à un instant t.

Bien sûr, l’environnement peut changer plus ou moins vite (évolution de la demande, révolution technologique, changement réglementaire, etc.). Dans ce cas, les entreprises adaptées à la période t peuvent devenir inadaptées à la période t+1. Se met alors en place un nouveau cycle de variation des stratégies, sélection par le nouvel environnement des entreprises les plus adaptées puis rétention du modèle dominant. Il s’agit d’un modèle cyclique très déterministe car les variations stratégiques des entreprises se font de manière quasiment aveugle et c’est l’environnement qui sélectionne celles qui vont rester sur le marché et qui va conduire à l’institutionnalisation d’une forme organisationnelle. Selon cette théorie, rien ne sert d’aller contre l’environnement. L’inadaptation conduit inexorablement à la disparition, à la sortie du marché des entreprises les moins adaptées. Lors de l’arrivé d’Internet, le sous-équipement des foyers a permis aux cybercafés de naître et de connaître un franc-succès. Toutefois, le développement de la connexion à Internet par le smartphone possédé par tous a conduit progressivement à la disparition totale des cybercafés. Ils ne correspondaient plus aux attentes de l’environnement.

Le monde brassicole n’échappe à la règle et peut s’étudier à travers le prisme de cette théorie. Le nombre de brasserie en France a toujours évolué au fil de l’évolution de l’environnement. Si l’on compte près de 3 000 brasseries sur le territoire en France en 1910, il n’en reste plus qu’un tiers à la fin de la première guerre mondiale. Par ailleurs, le goût des consommateurs évolue, la fermentation basse se généralise et des révolutions techniques ont été mises en place entre 1918 et 1945. La seconde guerre mondiale accélèrera encore le déclin amorcé quelques années plus tôt. Près de 900 établissements disparaissent sur cette période. En 1947, il reste un peu plus de 500 brasseries en France, qui ne seront plus qu’une centaine en 1950.

Puis durant la période de 1950 à 1980, l’arrivée des sodas, la lutte contre l’alcoolisme ainsi que la recherche de stratégie de volume afin de baisser les prix ont conduit à la poursuite de la disparition de nombreuses petites brasseries et l’émergence de quelques très grandes brasseries par effet de concentration. En effet, la taille est le facteur clef de succès permettant d’assurer la baisse des coûts et l’industrialisation nécessaire afin de fournir en très grande quantité une bière pas chère répondant à des normes sanitaires de plus en plus strictes.

Plus récemment, depuis le début des années 2000, la France a vu l’arrivée et le développement considérable des microbrasseries. De faibles barrières à l’entrée, une évolution de la demande pour des produits plus locaux, plus « authentiques », moins industriels, plus originaux ainsi que la présence de plus en plus de passionnés de la bière en recherche de reconversion professionnelle dans un contexte post-crise économique ont constitué des facteurs favorables à l’ouverture d’un nombre considérable de micro-brasseries. A partir de 2017, le cap des 1 000 micro-brasseries est franchi, pour dépasser les 2 500 en 2022. Alors que l’environnement avait conduit à la disparition des petites structures jusque dans les années quatre-vingt pour retenir le modèle de la grande brasserie industrielle, un changement au niveau de la demande conduit à une variation et à une rétention de ce nouveau modèle de la micro-brasserie très en vogue en ce début de XXIème siècle !

Mais voilà… l’environnement est de nouveau changeant ! La guerre en Ukraine, l’inflation ou l’érosion du pouvoir d’achat notamment rendent obsolètes la stratégie de niche ou de très forte différenciation des micro-brasseries. Leur taille ne leur permet pas de maitriser la hausse des coûts des achats et les consommateurs redeviennent très attentifs aux prix que seules de très grosses brasseries maitrisant leurs coûts peuvent proposer. Une nouvelle période s’annonce lors de laquelle les brasseries ou micro-brasseries ne présentant pas des stratégies adaptées vont de nouveau être désélectionnées par l’environnement et être amenées à disparaître. Ce fait n’est ni nouveau, ni exceptionnel. Il s’inscrit dans l’évolution historique du monde brassicole en France et apparaît comme inexorable.

Face à ce constat, faut-il accorder des aides publiques à ce secteur comme le demande le président du Syndicat national des brasseries indépendantes ? Selon la théorie de l’écologie des populations, la réponse à cette question est non. Maintenir, coûte que coûte, des entreprises inadaptées à leur environnement est une manière d’utiliser des ressources qui d’une part, seraient plus efficacement utilisées à aider des entreprises adaptées et, d’autre part, est, à termes, vouée à l’échec. En quelque sorte, cette demande d’aide peut faire penser au texte de l’économiste Frédéric Bastiat, la Pétition des fabricants de chandelles, dans lequel, de manière satirique, à travers la voix de l’économiste, les fabricants de chandelles et autres représentants de l'industrie de l'éclairage déposent une pétition à la chambre des députés pour demander à être protégés par l'État de la « compétition ruineuse d'un rival étranger » bien plus performant qu'eux, le soleil.

Plutôt que d’aider les cybercafés à faire face à la disparition de la demande du fait du smartphone et de la démocratisation de l’accès à Internet, il peut apparaître plus judicieux d’aider à l’ouverture de boutiques spécialisées dans la vente de smartphones. Il en est de même pour le monde brassicole. Les aides pour aider les micro-brasseurs à faire face à la hausse du coût des matières premières qui, de toute façon, seront inefficaces à terme, peuvent éventuellement être beaucoup plus utiles à renforcer encore les brasseurs plus à même de résister aux nouveaux changements environnementaux. Cette manière d’appréhender les choses peut apparaître insensible et inhumaine compte tenu des pertes d’emplois et d’activités que peuvent engendrer ces disparitions d’entreprises. Or, il est possible de voir les choses complétement différemment. En aidant des entreprises trop faibles pour être sauvées, c’est manquer l’opportunité d’accompagner et d’aider les entreprises mieux adaptées qui, si elles résistent, pourraient générer un surcroît d’activités permettant de générer de l’emplois, de l’activité et des rentrées fiscales pour tous.

En définitive, la théorie de l’écologie des populations pose la question du sacrifice éventuel des moins adaptés pour assurer la survie des autres. Il ne s’agit pas ici de trancher mais bien de soulever le débat à travers un angle théorique souvent oublié car ouvrant des perspectives sur le champ de la morale…

 

Quelques références

 

 

Bastiat, F. (1845). La pétition des fabricants de chandelles, bougies, lampes, chandeliers, réverbères, mouchettes, éteignoirs, et des producteurs de suif, huile, résine, alcool, et généralement de tout ce qui concerne l’éclairage. http://bastiat.org/fr/petition.html

 

Sur l’écologie des populations

 
 
 

L’entreprise Bordelaise Cacolac vient d’annoncer fin d’année 2023 un investissement de 10 millions d’euros afin de construire une nouvelle usine de 5 000 m2 consacrée au conditionnement de 20 à 40 millions de canettes par an (contre 5 à 6 millions aujourd’hui). Si le succès actuel de ce packaging et les limites de production que cela entraine pour l’entreprise semblent tout à fait justifier cet investissement, il est toutefois intéressant de noter le pari étonnant que fait l’entreprise Cacolac : le succès du vin en canette ! 

En effet, depuis quelques années, quelques tentatives de vin en canette ont vu le jour en France, en s’inspirant des pays du Nord de l’Europe et des Etats-Unis où la pratique est bien implantée. Reste à savoir quel sera l’avenir d’un tel packaging dans le vin en France.

Le marché en France est très conservateur. Cette situation explique la difficulté de certaines entreprises à imposer des innovations telles que le bouchon à vis ou le bag in box (BIB). Alors que ces deux innovations présentent des avantages sensibles (meilleurs conservations, prix, respects de l’environnement, etc.), ils peinent à se diffuser, sans parler de s’imposer, car souffrant d’une image bas de gamme, incompatible avec l’univers du vin. Difficile alors de se dire que la canette de vin de va pas subir le même sort en France.

Dans une recherche récente, Karim Ben Slimane et Lilia Fessi (2023) rapprochent plus précisément la canette de vin du concept « d’innovation controversée », c’est-à-dire les innovations qui sont perçues comme transgressant les codes établis et sur lesquelles il est difficile d’obtenir un consensus sur les valeurs morales ou les normes sur lesquelles elles s’appuient. Ces innovations ont tendance à diviser, voire à polariser les clans des soutiens et des opposants. Dans leur article, Benslimane et Fessi (2023) montrent comment les défenseurs du vin en canette tentent d’imposer le produit en mettant en avant les solutions qu’apportent ce packaging au marché afin de tenter d’apporter un peu de rationalité dans le raisonnement. Il est, par exemple, avancé que la canette est un packaging qui permet de réduire la consommation d’alcool (par son format moins important que la bouteille), de faciliter la consommation hors-domicile et de favoriser le recyclage, tout en évitant la question du difficilement approvisionnement en bouteille. Au-delà de la communication, il s’agit également de cibler de nouveau segments de marché tant au niveau de la demande (les consommateurs les plus jeunes, urbains, non familiers du vin) que de l’offre (nouveaux vignerons souhaitant surfer sur de nouvelles tendances et désireux de casser les codes traditionnels). Enfin, les promoteurs des canettes de vin cherchent à se légitimer à travers la mise en canette de vins prestigieux et la participation à des concours internationaux en s’appuyant sur les propriétés de conservation spécifique de la canette pouvant correspondre au mieux à certains types de vin.

La question de la canette de vin en France reste donc posée. Toutefois, les innovations controversées dans les secteurs fortement institutionnalisés, et par extension souvent très conservateurs, peuvent laisser penser que le succès n’est pas assuré. De plus, si l’on s’intéresse plus particulièrement à la consommation en cafés, hôtels et restaurants, cela semble encore plus compliqué. Ces marchés restent, en effet, très attachés au verre (bouteille d’eau, de bières et de soda) qui sont un élément différenciant central vis-à-vis de la grande distribution et l’une des raisons d’être des distributeurs-grossistes (gestion des verres consignés, par exemple).

 

Références

 
 
 

Ce mois de janvier est l’occasion de (re)parler un peu du Dry January… Il ne s’agit pas ici de se prononcer sur les points positifs ou négatifs de cette initiative, d’encourager ou non à le pratiquer ou d’émettre un quelconque jugement moral sur la pratique en matière de consommation d’alcool. Il s’agit plutôt de considérer le Dry January comme un nouveau cas d’illustration de la question du lobbying dans les affaires, en particulier, du poids des lobbys viticoles en France.

Difficile de parler de lobbying sans paraître partial, mauvais perdant, moralisateur ou complotiste… Et pourtant ! Concernant, le Dry January, tout démarre en France en 2019 où Santé Publique France prévoie de lancer l’opération « Mois sans alcool », inspirée du Dry January qui connaît un succès au Royaume-Unis depuis 2013. La France a déjà rencontré quelques succès dans d’autres domaines de santé publique comme exemple, le « mois sans tabac », Octobre Rose pour prévenir le cancer du sein ou encore le développement de Movember pour celui de la prostate. Bref, tout est prévu pour lancer une vaste campagne de Dry January : budget, planning, visuels, agence de communication, etc. Mais voilà, sans trop d’explications, l’opération est annulée « à la suite d’arbitrages gouvernementaux », comme on dit poliment dans ce genre de situations. Selon Bernard Basset, président de l’Association Addictions France, cela provient d’une rencontre entre Emmanuel Macron, Président de la République, et les viticulteurs en novembre 2019 lors d’une visite officielle à Epernay. Ces derniers ont profité de l’occasion pour demander l’annulation de cette campagne. Décision confirmée, semble-t-il, après un déjeuner entre le Président de la République et le Président du Syndicat général des Vignerons de Champagne. L’association Vin et Société, l’un des principaux lobbys du vin en France assume un peu ses positions en avançant que « quand cette proposition a été débattue, la filière viticole a clairement fait savoir qu’elle ne souhaitait pas cette trajectoire ».

Il est intéressant de noter que le lobby du vin n’en est pas à son coup d’essai. Historiquement, ce sont, par exemple, les producteurs de vin qui ont fait, à travers une campagne parfaitement orchestrée, fait interdire l’absinthe en France. En effet, quand la production de vin redevient à la normale en 1893 après une très grave crise de 1870-1880 due au phylloxera qui ravagera les vignobles français, l’absinthe est vue par les producteurs de vin comme un concurrent sérieux compte tenu de la place prise par cette boisson du fait des années de pénurie de production de vin. Dans ce contexte, les producteurs de vin vont encourager les médecins hygiénistes de l’époque, les ligues et sociétés de tempérance, les journaux créés par des médecins hygiénistes et les pouvoir publics à faire interdire « la fée verte » accusée de rendre fou et épileptique. Accusation sans fondement mais qui finira par aboutir par l’interdiction de cette boisson par l’État le 16 mars 1915.

Plus récemment, il est possible de rappeler l’histoire rocambolesque du French Paradox. Ce phénomène remonterait à un article paru en 1981 écrit par un chercheur français s'interrogeant sur le lien entre la consommation en graisses d'origine animale et l'infarctus. Le rôle du vin n'est pas cité dans cet article mais le lobby du vin va peu à peu faire un lien totalement fallacieux entre le vin et les maladies cardio-vasculaires, voire de la santé en général. L'expression French Paradox apparaît pour la première fois en 1986 dans La Lettre de 1986 de l'Office International de la Vigne et du vin (OIV), qui note une spécificité supposée de la France au niveau des accidents cardio-vasculaires en lien avec la consommation de vin plus généralisée. En 1989, un professeur de théâtre de l'Université de l'Arkansas, George Riley Kernodle, utilise l'expression French Paradox dans un chapitre de son livre consacré au Théâtre dans l'Histoire, et avance pour la première fois une explication causale entre le vin et la santé. Enfin, le 17 novembre 1991, le médecin chercheur Serge Renaud, petit-fils de vigneron bordelais, présente les résultats d’une de ses recherches à la télévision américaine. Il y affirme que « les Français ont des risques statistiques de maladie cardio-vasculaire 3,5 fois inférieurs aux Américains grâce à leur consommation modérée d’un à trois verres de vin rouge par jour, riche en antioxydants, en dépit d'une consommation équivalente de graisses saturées ». Le French Paradox est définitivement et internationalement lancé… En 1992, Serge Renaud et Michel de Lorgeril, cardiologues, publient dans The Lancet, publication reconnue au plan international, un article qui consacre le French Paradox dans le paysage scientifique. Toutefois, il faudra attendre plus de 20 ans pour que cette légende construite par le lobby du vin commence à se fissurer.

Pour conclure, revenons au Dry January. L’avortement de cette opération de santé publique du fait des lobbys du vin est-elle comparable aux autres cas ? Et bien pas vraiment !

La situation s’avère inédite : les lobbys ont bien pu empêcher que le Dry January devienne une politique publique mais ils n’ont pas empêché l’existence de cette opération. En effet, les associations concernées ont tout de même pris la décision de lancer le Dry January en janvier 2020 et le succès a tout de suite été au rendez-vous puisque l’opération infuse dans l’espace public français grâce à l’implication de la société civile. Certains considèrent même que cette absence de soutien des pouvoirs publics est la meilleure chose qui pouvait arriver car le public préfère s’approprier une opération qui n’apparaît pas comme une injonction étatique. Mais attention ! Les lobbys du vin ne sont jamais loin… et jamais loin de rester inactifs ! Afin de lancer un contre feu, ils ont lancé le Damp January (« Janvier humide », par opposition au « janvier sec » et au Dry January), alternative qui se veut plus souple, plus raisonnée, autrement dit plus cool car elle encourage à une baisse dite raisonnée de la consommation d’alcool ! De là à faire un lien entre le Damp January et le French paradox, il n’y a maintenant plus qu’un pas…

 

Pour en savoir plus

 
 
 

© 2023 par Observatoire universitaire de la distribution de boissons CHD. Créé avec Wix.com

bottom of page